Patrick Santilli
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Burnout au travail : comprendre, prévenir, agir autrement

Interview de Patrick Santilli

1. Pouvez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous a mené à vous développer en psychologie au travail ?

Je suis psychologue et fondateur du cabinet Lively Up au Mont-sur-Lausanne, où nous accompagnons des particuliers, des couples, des familles ainsi que des dirigeants et des entrepreneurs dans leurs transformations personnelles et professionnelles. Ma réputation s’est étendue au-delà des frontières suisses, notamment en raison du caractère atypique et direct de mes méthodes, souvent plus orientées vers les résultats que ce à quoi la psychologie traditionnelle nous a habitués. Avant d’exercer ce métier, j’ai passé plus de dix ans dans la police à Genève, une expérience humaine intense qui m’a profondément marqué. Elle m’a appris de nombreuses choses, dont l’importance de l’efficacité et de la responsabilité individuelle. Ainsi, en arrivant dans le milieu professionnel de la psychologie, au cours de ma quarantaine, j’ai été frappé de constater que l’efficacité y demeurait souvent une préoccupation secondaire. Cette observation a ancré en moi une exigence : que la psychologie ne reste pas un discours sur le changement mais qu’elle soit un puissant levier de transformation. Lorsque j’ai repris des études en psychologie à 38 ans, dans le cadre de ma reconversion professionnelle, je cherchais une filière qui soit rapidement professionnalisante. La psychologie du travail et la psychologie de l’orientation professionnelle et de carrière se sont naturellement imposées : elles permettaient une mise en mouvement rapide, tout en offrant la possibilité d’exercer de manière indépendante, ce qui était pour moi une priorité dès le départ.

 

2. Selon vous, quels sont les signes précurseurs les plus fréquents de burnout chez les collaborateurs et comment peuvent-ils être identifiés par un manager ou un RH ?

Lorsqu’on aborde la question du burnout, il est essentiel de s’appuyer sur la recherche plutôt que sur des impressions cliniques ou des opinions personnelles. En effet, nos observations individuelles et convictions personnelles peuvent être biaisées par une multitude de facteurs ; seule la littérature scientifique permet d’en extraire ce qui résiste à l’épreuve des faits.
La littérature scientifique est d’ailleurs remarquablement cohérente sur le sujet : depuis plus de quarante ans, les études montrent que le burnout se développe progressivement, à travers un déséquilibre prolongé entre les exigences perçues et les ressources disponibles. Ses signes précoces sont désormais bien identifiés : une fatigue émotionnelle persistante, une baisse du sentiment d’efficacité personnelle, une attitude de détachement ou de cynisme à l’égard du travail et souvent un retrait social progressif.
Pour un manager ou un responsable RH, la clé n’est pas de dresser une liste de
symptômes, mais de cultiver une attention sincère à ces micro-changements : un ton de voix qui s’éteint, une réactivité qui diminue, une présence qui se retire. Ce sont souvent ces inflexions discrètes, plus que les signaux spectaculaires, qui révèlent qu’un collaborateur est en train de s’épuiser.

 

3. Quel rôle les entreprises et les managers doivent-ils jouer dans la prévention du burnout et dans la promotion du bien-être au travail ?

La responsabilité est partagée. On a souvent tendance à faire des entreprises les grandes coupables, mais il faut aussi rappeler que la santé psychique repose sur des fondations personnelles : le sommeil, la nutrition, l’activité physique, la qualité des relations sociales et la capacité à entretenir un état d’esprit positif et constructif. Quand ces piliers s’effondrent, le milieu professionnel devient un amplificateur de ces fragilités personnelles. Mais à l’inverse, certaines entreprises aggravent les choses par un management inhumain. Le recrutement et la nomination des cadres reste trop souvent centrés sur les compétences techniques et la productivité et non sur les qualités humaines. Résultat : des individus parfois brillants, mais émotionnellement immatures accèdent à des postes d’autorité. Or, lorsqu’un manager méprise, humilie ou reste indifférent, il détruit silencieusement la vitalité des individus.
Prévenir le burnout, c’est donc autant apprendre aux individus à redevenir responsables de leur équilibre psychique, que repenser la manière dont on choisit ceux qui les dirigent. La prévention ne se joue pas uniquement dans la gestion du stress, mais dans la qualité humaine de ceux qui détiennent le pouvoir. Trop d’organisations élèvent des techniciens de la performance dépourvus d’intelligence relationnelle, mais lorsqu’un dirigeant n’a ni épaisseur psychologique, ni conscience de son influence émotionnelle, il finit toujours, tôt ou tard, par abîmer ceux qu’il encadre.

 

4. Quels sont les impacts mesurables du burnout sur la performance, la productivité et
l’engagement des équipes ?

Sur le plan individuel, les recherches montrent une altération nette des fonctions cognitives supérieures : baisse de la concentration, ralentissement du traitement de l’information, rigidité mentale et erreurs de jugement plus fréquentes. Ces perturbations se traduisent directement par une diminution de la qualité et de la fiabilité du travail.
À l’échelle collective, la productivité se dégrade par deux canaux principaux : l’absentéisme et surtout… le présentéisme (c’est-à-dire la présence physique mais la déconnexion mentale). Dans les entreprises, cela se traduit par davantage de retards, de corrections à effectuer, une perte de fluidité dans les processus et une baisse d’efficacité globale sans que l’on comprenne toujours pourquoi. L’engagement suit la même courbe descendante. Les collaborateurs épuisés ne s’identifient plus à leur rôle, ne perçoivent plus le sens de leur contribution.

 

5. Pouvez-vous partager quelques stratégies ou outils concrets que les managers et RH peuvent mettre en place pour prévenir le
burnout ?

La question est légitime : il faut chercher des stratégies. Toutefois, force est de constater que cela fait plusieurs décennies que les entreprises en déploient, sans amélioration notable. Formations, programmes de prévention, cellules d’écoute, coachings en tout genre : tout cela existe déjà. Et pourtant, les chiffres ne fléchissent pas, voire présentent une aggravation de la situation.
Le problème ne vient donc pas d’un manque de stratégies, mais d’une erreur de cible.
Nous avons progressivement déplacé le curseur de la responsabilité : le travail serait devenu le principal coupable, et l’entreprise, la principale responsable du soin. Cette inversion est séduisante moralement, mais intenable dans la réalité. Si l’on transforme les organisations en foyers de prise en charge psychosociale, on dénature leur raison d’être. L’entreprise ne peut pas se substituer à la maturité psychique de l’individu.
Bien sûr, certaines structures restent pathogènes et certains dirigeants toxiques; mais à force de tout psychologiser, on oublie que la résilience individuelle s’entraîne. Beaucoup d’hommes et de femmes arrivent aujourd’hui dans le monde du travail sans avoir développé la tolérance à la frustration, la discipline intérieure et la force morale que nos aînés considéraient comme normales. Le problème n’est pas que le monde professionnel soit devenu plus dur : c’est l’individu qui, trop souvent, est devenu plus fragile.
Prévenir le burnout, ce n’est donc pas “prendre soin” des salariés au sens infantilisant du terme ; c’est redonner à chacun la responsabilité de son équilibre psychique, tout en exigeant des dirigeants qu’ils incarnent la lucidité, la justice et la contenance émotionnelle. Ce double mouvement est la seule stratégie qui ait encore du sens.

 

6. Selon vous, quelle importance revêt la formation des managers et RH sur la santé mentale au travail, et quels résultats peut-elle apporter à long terme pour l’entreprise ?

La formation des managers à la santé mentale au travail est essentielle, mais son efficacité dépend de ce qu’on y enseigne réellement. Trop souvent, ces formations consistent à empiler des notions psychologiques sans transformer la posture de ceux qui dirigent. On apprend à « reconnaître les signaux », à « écouter activement », à « prévenir le stress », mais sans toucher à la racine : la conscience de soi, la responsabilité émotionnelle et la capacité à réguler son propre état.
Un manager ne peut pas stabiliser une équipe s’il ne sait pas d’abord se stabiliser lui-même. C’est donc moins une question de compétences qu’une question de maturité
psychologique : savoir rester calme dans l’incertitude, trancher sans brutaliser et contenir sans s’épuiser. Cette forme d’intelligence émotionnelle appliquée, lorsqu’elle est incarnée, a des effets tangibles : moins de turnover, des équipes plus autonomes, une communication plus franche et, in fine, une productivité durable. Toutefois, pour que ces formations produisent un impact à long terme, il faut aussi que l’entreprise valorise ce type de leadership. Tant que les critères d’évaluation resteront centrés sur la performance immédiate, la santé mentale restera un discours périphérique.
Former des managers à la conscience humaine du travail n’a de sens que si la culture de l’organisation l’encourage. La formation peut changer beaucoup de choses, à condition de cesser d’en faire un rituel RH, car ce n’est pas un module à suivre, c’est une transformation à vivre.


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