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L’Art de l’Éloquence Professionnelle : Techniques Théâtrales pour des Prises de Parole Impactantes
Interview d'Agathe Westad
- 3 avril 2026 9 h 01 min
Agathe, après avoir dirigé des équipes commerciales puis être devenue comédienne professionnelle, quelles sont selon vous les erreurs les plus courantes que font les professionnels lors de leurs prises de parole en public ?
En deux mots : le manque de “sincérité”, et le fait de se cacher derrière le contenu d’une présentation.
Dans un contexte d’entreprise, chacun a intégré et façonné (sur Linkedin, entre autres 🙂 une version “professionnelle” de sa personnalité et de son image. Or, ce masque professionnel a tendance à gommer certains de nos instincts de sincérité et d’authenticité. Ces derniers sont pourtant indispensables à l’éloquence. On trouve beaucoup d’interventions très robotiques et récitées, car l’intervenant ne s’adresse pas vraiment à son public. Il n’essaie pas de l’affecter : il ne fait que délivrer une présentation, derrière ce qu’il croit être un “masque professionnel” protecteur. Pour dire la chose directement : il ne se rend pas intéressant, donc son sujet n’intéresse pas.
Nous nous reposons trop souvent sur la marque et le contenu que nous représentons. Consciemment ou pas, nous faisons l’erreur de penser “le contenu parlera de lui-même”. Non seulement c’est faux, mais se cacher derrière le contenu, la marque, le produit, nuit à ces derniers qui ne sont pas mis en valeur.
Vous avez animé des événements pour des publics allant de 50 à 1000 personnes. Comment adaptez-vous votre communication en fonction de la taille de l’audience et quelles techniques recommandez-vous pour maintenir l’attention d’un large public ?
Dans les deux cas, l’enjeu est de créer un lien avec le public, donc il faut y être attentif (et ne pas essayer de se débarrasser de sa présentation le plus vite possible !) . Dans un contexte plus réduit (même dans une salle de réunion devant 3 personnes), il est plus facile, voire nécessaire, de s’adresser visuellement à chacun, tandis que pour un large public c’est impossible. Dans cette dernière situation la technique “classique” est celle d’imaginer un “W” à travers la salle et de s’adresser, tout au long de sa présentation, à des personnes situées à chaque point du “W” (arrière droite, avant centre droit, centre, avant centre gauche etc.). Cela demande de la pratique.
Dans les deux cas, on ne s’adresse jamais exclusivement à une seule personne, ce qui a pour effet de créer un sentiment d’exclusion chez les autres (et de malaise chez cette personne). On ne laisse pas non plus son regard se perdre au loin ou au sol.
Et enfin, et c’est le plus difficile, il faut travailler sur des silences qui créent un renouveau d’attention et des moments d’assimilation d’information, ainsi que des mouvements qui ont pour objectif de dynamiser nos propos, pas simplement d’évacuer notre stress.
Vous utilisez des méthodes empruntées aux acteurs professionnels. Pourriez-vous nous dévoiler quelques techniques concrètes de théâtre qui peuvent transformer immédiatement l’impact d’une présentation professionnelle ?
Au théâtre comme dans une présentation, le concept assez flou de “présence” est indispensable à l’impact. Or le fait d’”avoir de la présence” se travaille physiquement.
Une technique préparatoire qui transforme positivement n’importe quelle présentation est un échauffement de la voix et du haut du corps qui permet à l’intervenant d’être plus clair, de “timbrer” au fond de la salle, et de raisonner davantage au sens propre et figuré.
J’aime aussi faire travailler avec L’écoute active théâtrale » – Il s’agit de pratiquer la présence totale face aux réactions de l’audience. On observe activement les signaux non verbaux et on ajuste notre présentation en temps réel, créant un dialogue silencieux avec les spectateurs qui crée une forte connexion et une meilleure perception du contenu.
Enfin je parlerai de la technique de l’audition à froid, c’est-à-dire d’apprendre à délivrer au public un texte écrit sur une feuille ou un Powerpoint tout en créant un contact visuel continu avec le lui et sans donner l’impression de se cacher derrière le support. Il s’agit d’apprendre à faire oublier son support pour garder l’attention. C’est d’autant plus important que c’est applicable au quotidien dans toutes nos réunions et séances, pas seulement lors de conférences.
Le stress est souvent l’ennemi numéro un des orateurs. Quelles sont vos astuces personnelles pour gérer le trac avant une intervention importante et comment les enseignez-vous à vos participants ?
On m’a donné un très bon conseil il y a des années, alors que je m’apprêtais à monter sur scène pour une conférence : “Tes symptômes de stress sont utiles : ils te disent que tu es prête pour la bataille”. Autrement dit, il ne sert à rien d’essayer de faire partir le stress (généralement ça empire les choses…), mais il faut le réinterpréter comme un symptôme physiologique de notre système nerveux qui nous prépare pour un challenge. Depuis, comme tout le monde, j’ai le trac, mais j’en fais mon ami, et j’enseigne mes clients à faire de même : des exercices de respirations qui nous permettent de prendre conscience des battements de notre coeur, de nous recentrer sur notre personne physique, nos ancrages, pour être justement plus présent physiquement et moins dans l’anticipation intellectuelle de ce qui peut capoter.
Il n’y a rien de révolutionnaire là dedans mais je pense qu’on a trop tendance à avoir peur de notre corps, de ses réactions, des regards qu’il suscite, alors que c’est justement le fait de se concentrer sur celui ci qui apaise nos angoisses, nous rends présent aux autres, et éloquents.
On parle beaucoup de storytelling dans la communication d’entreprise. Comment structurez-vous une histoire efficace pour une présentation commerciale et quel impact cela a-t-il sur la persuasion de votre auditoire ?
Pour ça, il y a de grands enseignements issus du jeu d’acteur : au théâtre on demande à un acteur de savoir, pour chaque réplique, “quelle est ton action ? ”, c’est-à-dire “qu’est ce que ton personnage essaie de faire à l’autre en disant ça ?”. Dans toute communication, on essaie d’avoir un impact, c’est-à-dire de changer son public d’une manière ou d’une autre.
Je travaille beaucoup en formation sur cette notion d’intention : derrière chaque présentation, il doit y avoir une intention générale très claire qui est un verbe d’action. Par exemple : “je veux motiver nos nouvelles recrues” qui doit être le “phare” qui nous permet de garder le cap. Ensuite, plusieurs intentions au sein de la présentation (“j’exalte, je justifie, je challenge, je rallie, je projette etc.).
Il y a beaucoup d’éléments nécessaires au bon story telling, mais il n’y a à mon sens rien de plus efficace que l’intention claire de l’intervenant sur ce qu’il veut faire sentir à son public.
Au-delà des mots, le langage corporel joue un rôle crucial dans la communication. Quels sont les éléments de posture et de gestuelle que vous travaillez prioritairement avec vos apprenants pour renforcer leur charisme à l’oral ?
Je commence toutes mes formations par l’enseignement et la pratique de la posture oratoire. En effet, c’est la base. Je dirais que le plus important est l’ancrage au sol, notamment pour éviter les mouvements de balancier ou de tango parasites et distrayants. Pour cela on travaille l’écartement des pieds, la flexion des genoux (contre-intuitive mais essentielle), et la détente de la nuque qui permet aussi à l’air (et la voix!) de circuler.
Mes autres obsessions sont celles des silences et des regards. On sous-estime le pouvoir du silence, et on le fuit car il est inconfortable: on essaie de le remplir pour ne pas se sentir observés et jugés, alors qu’il n’y a rien de plus éloquent qu’un silence bien placé.