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Le leadership dans l’univers du luxe
Interview de Julie Picot
- 4 avril 2026 18 h 11 min
1. Pour commencer, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a conduit à évoluer dans l’univers du luxe ?
Je crois que c’est le luxe qui m’a trouvée, plus que l’inverse. Très jeune, j’ai été attirée par la beauté, la précision, la recherche du détail parfait, ce mélange d’émotion et d’exigence qui définit l’univers du luxe.
Je suis ce qu’on appelle un « bébé LVMH » Mon parcours a commencé au Bon Marché puis chez Chaumet, où j’ai découvert que le vrai luxe, c’est avant tout une histoire d’humain : une émotion qu’on transmet, une expérience qu’on soigne, une promesse qu’on tient sans jamais trahir la qualité ou la sincérité. J’ai toujours aimé être sur le terrain, au contact des équipes et des clients, car c’est là que tout se joue.
Après une partie de mes études à New York University, j’avais envie de continuer sur un parcours international. Le luxe m’a offert cette possibilité incroyable de voyager, de croiser des cultures, et de toujours repousser les limites de ce qu’on peut offrir. De Dubaï à Miami, de Genève à Paris, j’ai eu la chance d’évoluer dans des maisons qui m’ont formée, mais surtout inspirée : de Piaget à Dior, de MSC à la Société Nautique de Genève avec Rolex et Bentley.
Aujourd’hui, avec plus de quinze ans dans cet univers, je reste animée par la même passion : créer des expériences d’exception, sincères et mémorables en respectant l’ADN intrinsèque de chaque maison, tout en gardant cette rigueur, ce respect du savoir-faire et cette humilité face à la beauté du métier.
2. Selon vous, qu’est-ce qui distingue le leadership dans le secteur du luxe par rapport à d’autres industries ?
Je suis tombée dans le leadership assez jeune, presque par hasard. À seulement 25 ans, au Bon Marché, j’ai été propulsée dans un rôle où je devais encadrer, motiver et faire évoluer une équipe d’une vingtaine d’ambassadeurs. C’était censé être une mission temporaire, le remplacement d’une collègue en congé maternité, et c’est finalement devenu l’une des plus belles écoles de ma vie.
J’ai très vite compris que le leadership, surtout dans le luxe, ne se décrète pas : il se vit, au quotidien, dans la manière dont on écoute, on inspire et on élève les autres. Ce premier poste m’a appris la valeur du lien humain, de l’exemplarité et de l’empathie. Et cette vision, je ne l’ai jamais quittée.
Dans d’autres industries, le management repose souvent sur les coûts, les chiffres, la performance brute. Dans le luxe, ces éléments sont bien sûr essentiels, mais ils ne suffisent pas. Le vrai moteur de la performance, ce sont les équipes, les ambassadeurs de la maison, ceux qui portent les valeurs, incarnent la marque et prennent soin des clients. Si vous prenez soin d’eux, ils prendront soin de vos clients, et le résultat suivra naturellement.
Quand j’ai commencé, le leadership empathique n’était pas encore à la mode. Il fallait adopter une posture, être « dure », imposer. Ce n’a jamais été mon style. J’ai préféré un leadership de guidance et de mentorat, plus humain, plus sincère, celui qui fait grandir les équipes, pas celui qui les domine.
Aujourd’hui, c’est justement pour cette approche que mes projets et mes collaborations sont reconnus : parce qu’ils reposent sur une culture du respect, de la confiance et du développement des talents. Et dans le luxe, plus qu’ailleurs, c’est cette humanité-là qui fait toute la différence.
3. Comment concilier exigence, créativité et performance lorsqu’on dirige des équipes dans un environnement aussi compétitif ?
Je crois profondément qu’exigence, créativité et performance ne s’opposent pas, au contraire, ils se nourrissent les uns des autres, surtout dans le luxe.
Quand j’ai rejoint Piaget à Dubaï, le défi était immense : la marque passait d’un modèle de distribution via des partenaires détaillants à un réseau de boutiques en propre. Le marché était en plein essor, les attentes très élevées, et tout restait à construire. Il fallait tout à la fois recruter les bonnes personnes, créer une culture commune dans un environnement multiculturel, former les équipes, ouvrir les boutiques, développer la notoriété de la marque et établir des relations solides avec nos VIC.
Dans ce contexte, l’agilité était clé. J’ai appris à être réactive, à ajuster en permanence nos plans, tout en gardant le cap sur la qualité et la cohérence. C’est une forme de leadership un peu “bold”, celui qui ose sortir du cadre, défendre des projets ambitieux, tout en restant fidèle à l’ADN de la maison. Ce n’est pas toujours naturel dans de grands groupes, mais ce contexte dynamique m’a permis d’avoir cette liberté d’entreprendre, d’expérimenter et de donner du sens à l’action.
Pour moi, concilier exigence et créativité, c’est avant tout faire confiance à ses équipes, leur donner les moyens d’oser et de se dépasser. La performance durable vient quand chacun se sent responsable, valorisé, et animé par une vision commune. Et c’est là, je crois, que le leadership prend tout son sens : créer un environnement où l’excellence est vécue comme une fierté, pas comme une pression.
4. Les attentes des nouvelles générations de talents évoluent rapidement. Comment les leaders du luxe s’adaptent-ils à ces changements ?
Les nouvelles générations changent profondément notre manière de concevoir le luxe et le leadership. Elles ne recherchent plus seulement un produit, mais une émotion, une expérience, un souvenir à vivre et à partager. Le luxe n’est plus perçu comme une possession, mais comme une connexion.
L’arrivée des réseaux sociaux a été un véritable « game changer ». Aujourd’hui, toute stratégie dans le luxe se pense en 360°, entre le physique et le digital, le fameux “phygital” où chaque interaction compte. L’expérience client se construit avant, pendant et après l’acte d’achat, et les jeunes talents l’ont parfaitement intégré. Ils sont extrêmement connectés, attentifs au sens, à l’impact et à la cohérence entre les valeurs affichées et les actions concrètes des marques.
En tant que leader, il faut donc adapter notre approche : ne plus seulement diriger, mais embarquer. Ces jeunes professionnels ont besoin de comprendre la vision globale d’un projet avant de se plonger dans l’exécution. Leur donner cette visibilité, c’est leur offrir du sens et le sens, c’est leur première source de motivation !
Je crois aussi qu’il faut leur faire confiance, leur donner la parole, les inclure dans la réflexion stratégique. C’est une génération curieuse, sensible, parfois en quête de repères après avoir vu leurs aînés désillusionnés par le monde « corporate ». À nous, leaders, de les rassurer, de les inspirer, et de leur montrer qu’exigence et bienveillance peuvent coexister.
Le leadership dans le luxe, aujourd’hui, c’est savoir conjuguer excellence, créativité et humanité et transmettre cette passion du beau et du vrai à une nouvelle génération qui, plus que jamais, veut y trouver du sens.
5. Enfin, quelles compétences clés un futur leader du luxe doit-il aujourd’hui développer pour inspirer, fédérer et durer dans ce milieu ?
Le luxe est un univers d’exigence, mais aussi d’émotion. Pour durer et inspirer dans cet environnement, un leader doit avant tout savoir conjuguer sens, vision et humanité.
La première compétence, c’est l’écoute. Dans le luxe, tout part de là : écouter ses clients, ses équipes, les signaux faibles du marché. C’est cette capacité à comprendre profondément les attentes, parfois avant même qu’elles ne soient exprimées, qui permet d’innover avec justesse.
Ensuite, je dirais l’agilité. Le luxe, longtemps perçu comme figé, est devenu un secteur en mouvement permanent. Entre la digitalisation, les nouvelles attentes RSE et l’arrivée de consommateurs plus jeunes et plus conscients, il faut savoir se réinventer sans jamais trahir l’ADN de la maison.
Une autre compétence essentielle, c’est l’intelligence émotionnelle. Diriger dans le luxe, c’est avant tout diriger des talents passionnés, souvent exigeants, toujours investis. Il faut savoir inspirer, fédérer, donner du sens et de la reconnaissance. C’est ce qui transforme une équipe performante en une équipe engagée.
Enfin, je crois beaucoup à l’audace raisonnée, cette capacité à oser, à défendre une idée, à sortir du cadre tout en restant aligné avec la vision et la cohérence de la marque. Le luxe de demain appartiendra à ceux qui sauront marier tradition et modernité, rigueur et émotion.
En somme, un futur leader du luxe doit être à la fois stratège et humain, créatif et lucide. Quelqu’un qui inspire par ce qu’il fait, mais surtout par la manière dont il le fait.
Le leadership dans le luxe, c’est avant tout une histoire d’émotion et de transmission : élever les autres tout en continuant soi-même à apprendre.