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Ressources Humaines et Intelligence Artificielle : Face à la surcharge administrative en entreprise, l’IA ne fait pas tout. Elle fait ce que l’humain ne devrait plus faire.
Interview d'Igaël Derrida
- 12 avril 2026 10 h 57 min
Pouvez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit à travailler sur le croisement entre RH et intelligence artificielle ?
Avec plaisir. Mon parcours est d’abord celui d’un homme de terrain. J’ai passé des années en tant que DRH, au cœur des réalités opérationnelles, avant de piloter des projets de transformation plus vastes. Et tout au long de ce chemin, une conviction s’est forgée en moi, la fonction RH est le véritable moteur stratégique d’une entreprise. Pourtant, je me heurtais sans cesse à une frustration. Je voyais deux choses, d’un côté, des équipes RH incroyablement talentueuses qui passaient leur temps sur des tâches administratives, courant après le temps au lieu de l’investir. De l’autre, des outils traditionnels qui n’étaient plus à la hauteur de la complexité des carrières et des organisations d’aujourd’hui. On naviguait un peu à vue. C’est ce décalage qui m’a amené à l’intelligence artificielle, non pas comme une solution miracle, mais comme un levier pour augmenter notre intelligence collective et redonner aux RH les moyens de leur ambition stratégique.
Quand vous parlez de “solutions RH augmentées par l’IA”, qu’entendez-vous exactement ? En quoi est-ce différent d’une simple digitalisation des outils RH ?
La différence est fondamentale. C’est la même qu’entre une vieille carte routière et un GPS moderne. La digitalisation, c’est simplement transposer la carte papier sur un écran. C’est plus pratique, mais vous suivez un chemin tout tracé. L’intelligence artificielle, elle, est votre GPS. Elle ne se contente pas d’afficher la carte, elle analyse le trafic en temps réel, vous propose des chemins de traverse, anticipe les problèmes et vous aide à prendre de meilleures décisions. Pour les RH, c’est la même chose. Digitaliser un CV, c’est l’enregistrer en PDF dans une base de données. L’augmenter par l’IA, c’est permettre à ce CV de nous « parler » : il peut nous révéler des compétences cachées ou nous suggérer des potentiels d’évolution auxquels personne n’aurait pensé. On ne gagne pas juste du temps, on change complètement de perspective. On passe d’une gestion réactive à un pilotage vraiment éclairé.
Auriez-vous un exemple concret où l’IA a apporté une vraie valeur ajoutée, par exemple dans le recrutement, la marque employeur ou la transformation d’une organisation ?
Bien sûr, et il est essentiel de regarder au-delà du recrutement. Je pense à une entreprise que j’ai accompagnée où nous avons agi sur trois dimensions du quotidien. D’abord, nous avons amélioré l’expérience des collaborateurs en automatisant les réponses aux questions simples et récurrentes, comme les demandes d’attestation ou les soldes de congés. Cela a libéré un temps précieux. Ensuite, nous avons totalement repensé l’intégration des nouveaux arrivants. Fini les parcours standards ; l’IA nous a permis de créer des programmes d’accueil personnalisés qui s’adaptent au profil et au métier de chacun. Et enfin, ce qui est peut-être le plus fascinant, nous avons utilisé l’IA pour mieux « écouter » l’organisation. En analysant la sémantique des entretiens annuels, nous avons pu identifier des signaux faibles, comme une perte de sens dans une équipe ou un besoin de reconnaissance qui n’était pas exprimé clairement. Le résultat, c’est que les équipes RH ont pu se concentrer sur des missions à forte valeur humaine : l’écoute, le coaching, la médiation. L’IA ne les a pas remplacées, elle leur a permis de faire leur vrai métier.
Quels sont, à vos yeux, les outils ou usages de l’IA les plus utiles pour améliorer les processus RH (sourcing, sélection, suivi), tout en évitant les biais cognitifs et discriminations possibles ?
Pour moi, les meilleurs outils sont ceux qui agissent comme une extension de l’intelligence humaine. Je pense par exemple au sourcing intelligent qui peut agir comme un radar pour trouver des profils atypiques, à l’analyse prédictive qui nous alerte sur des risques de départs, ou encore aux assistants de carrière qui aident chaque collaborateur à se projeter. Mais cette puissance impose des responsabilités immenses. Utiliser l’IA en RH sans garde-fous, c’est le risque de créer des boîtes noires qui ne font que reproduire nos propres préjugés. Pour l’éviter, il faut d’abord une transparence totale sur le fonctionnement des algorithmes. La seconde règle d’or est la supervision humaine systématique ; la machine peut proposer, mais c’est toujours un humain qui doit disposer pour les décisions importantes. Et enfin, il faut un audit constant de nos outils pour traquer et corriger les biais en continu.
Quels sont les principaux défis que les RH doivent anticiper avec l’arrivée massive de l’IA, qu’ils soient techniques ou éthiques ?
Je vois trois grands défis. Le plus important n’est pas technique, il est culturel. Il s’agit de dépasser la peur et de construire une confiance éclairée envers ces nouvelles technologies. Le deuxième est bien sûr éthique : nous devons nous assurer que l’IA est un facteur d’équité et d’inclusion, et non une nouvelle source d’exclusion. Et le troisième défi, qui est la fondation de tout le reste, concerne la qualité de nos données. Une intelligence artificielle, même la plus sophistiquée, ne donnera rien de bon si elle est nourrie avec des données de mauvaise qualité, incomplètes ou cloisonnées. C’est le chantier numéro un à ouvrir pour toute entreprise qui veut sérieusement se lancer.
Enfin, quel conseil donneriez-vous aux DRH et managers pour que l’IA soit perçue comme un soutien plutôt qu’une menace ?
Mon conseil serait de ne pas chercher à convaincre avec des grands discours, mais de le faire avec des preuves. Il faut commencer petit, en s’attaquant à une douleur concrète, un problème du quotidien que tout le monde reconnaît. L’important est de construire la solution avec les équipes, pas pour elles, afin qu’elles se l’approprient. Et ensuite, il faut mesurer l’impact, non pas en chiffres froids, mais en valeur humaine. Expliquer comment le temps libéré a été réinvesti dans l’accompagnement, l’écoute ou le développement des talents. Quand les collaborateurs voient que la technologie leur rend du pouvoir et leur permet de mieux faire la partie la plus noble de leur métier, alors elle n’est plus une menace. Elle devient ce qu’elle aurait toujours dû être : une alliée au service de l’humain.